Faute d’avants-matchs, d’après-matchs et accessoirement de football, Les Ponthèses ne reculent devant rien et savent faire preuve de roublardise quand il s’agit d’alimenter la rubrique « Café du commerce ». Après les vraies-fausses interviews, place cette fois-ci aux vraies entrevues. Non non, pas les discours lisses, aseptisés et vides de sens. Vous nous connaissez, on ne fait rien comme tout le monde et on aime ça. On préfère ce qui sort un peu de l’ordinaire, le piquant et le croustillant.
Pour cette première interview, nous avons tendu notre micro à Jérémy Manière (ça impressionne toujours, mais de vous à nous, on a utilisé un natel). On a fait attention de bien laver nos distances, de tousser dans nos poignées de main et d’éviter nos coudes pour venir aux nouvelles de notre ex numéro 4. Avec plus de 60 matchs sous nos couleurs (Ligue qui est Super et Ligue du Chat-Lange confondues), Jérémy a vécu la promotion sous l’ère Celestini avant de connaître une fin en queue de poisson. Et ce de manière (on ne la fera pas deux fois, promis) totalement injuste et incompréhensible. Le rendez-vous est donné aux abords du Stade de Suisse à Berne (prononcez Stadtésvisse), ville où notre interlocuteur a élu domicile avec son épouse. Il fait beau, il fait chaud, les distances sont respectées, on peut donc y aller pour cette première partie sur un ton un peu sérieux et tranché.
Bonjour Jérémy ! Nous souhaitons te remercier de nous accorder un peu de ton temps pour cette interview.
Bonjour Messieurs, merci à vous. Comme je l’ai dit, c’est mon activité de la journée. Ça me fait donc plaisir.
Tout d’abord, comment vas-tu ? Comment te sens-tu après ces 8 longues semaines de confinement ?
Ça va bien, je me réjouis que les mesures s’assouplissent parce que ça commence à être un peu long. Après, les 8 semaines, je ne les ai pas vraiment passées à la maison. En fait, quand le semi-confinement a été prononcé en Suisse, j’étais à Dubaï pour aller voir ma femme qui était censée bosser 3 mois là-bas. Je suis allé la voir 10 jours juste après avoir annoncé que je mettais un terme à ma carrière. Donc, lorsque le semi-confinement a commencé en Suisse, j’étais à l’étranger pour 10 jours. Ça m’a permis de voir autre chose, de faire des petites vacances. Le confinement a aussi été imposé là-bas mais, par chance, 7 jours après mon arrivée. J’ai donc pu largement profiter. Ensuite, je suis rentré et on a trouvé de quoi s’occuper. Ça va finalement, parce que je suis assez casanier. Donc moi, rester à la maison ne me dérange pas. C’est juste que lorsqu’il fait beau, c’est un peu chiant. C’est aussi un peu spécial de ne pas voir ses proches. Là, par exemple, ça fait 2 mois que je n’ai pas vu mes parents et mon frère. C’est particulier mais ça va gentiment tourner. Et il y a bien pire !
16 avril 2020. Est-ce que cette date t’évoque quelque chose ?
Jérémy réfléchit mais pêche à la finition… Comme on est bonnard, on lui souffle la réponse.
Le 16 avril 2020, Alain Berset a prononcé cette phrase mythique : « il faut agir aussi vite que possible mais aussi lentement que nécessaire ». Cette expression nous fait étrangement penser aux discours et à la gestion post-relégation du LS à l’été 2018. En tant que joueur, comment vit-on une relégation ? Et comment appréhende-t-on un objectif ambitieux tel qu’une remontée immédiate en Super League ?
Alors, forcément, une relégation c’est toujours compliqué. Encore plus quand il s’agit du club qu’on aime et que l’on suit depuis tout petit. Et si l’on contextualise, c’était difficile pour moi dans le sens où je me blesse au moment où je jouais le meilleur football de ma carrière. Nous étions en Super League, au premier tour de la saison 2017-2018. Tout se passait bien pour moi et j’avais peut-être des perspectives pour m’établir en Super League comme un joueur confirmé. Dans l’intervalle, il y a le club qui est racheté avec les ambitions annoncées. Je me dis donc que le projet est cool et que je vais bien me soigner de mon côté pour pouvoir repartir de plus belle. Il y a quelqu’un de solide derrière nous, ça va le faire. En plus de cela, à ce moment-là, nous sommes européens à la trêve. Mais c’est aussi un peu là où ça pose problème. Ce match gagné 5-1 contre le FC Zurich juste avant Noël fait un peu figure de trompe-l’œil. Alors certes nous avions gagné avec 4 buts d’écart et nous étions européens. Mais si l’on se remémore le classement, et si je ne dis pas de bêtises, nous étions 3 ou 4 équipes très proches les unes des autres. Et lorsque l’on voit ce classement-là, avec un propriétaire fortuné qui a des ambitions, dans l’esprit des gens ça fait « clic ». Beaucoup nous voyaient décrocher un ticket pour l’Europe en fin de saison. Le jugement des gens a donc été un peu faussé. Ensuite, nous avons connu les résultats que l’on a connus… Personnellement, j’ai suivi cela des tribunes, ne sachant pas quand je serais opéré du genou et en ne sachant pas si j’allais pouvoir rejouer au foot un jour. C’était de l’impuissance, de la tristesse. Encore plus lorsque l’on voit les événements contre Thoune lors du dernier match. Une très grosse désillusion.
Comment la communication post-relégation a-t-elle été gérée ? Est-ce que le club a pris le taureau par les cornes en disant haut et fort qu’il allait bâtir une équipe et qu’il allait retourner immédiatement en Super League ? Le recrutement à l’été 2018 était-il approprié ? Quel est ton avis sur la question ?
La communication du club n’est pas si maladroite que ça, selon moi. Car, lorsque vous prenez en compte les investissements qu’ils ont consentis et les moyens qu’ils étaient prêts à mettre sur la table pour faire remonter le club, c’est selon moi cohérent d’afficher de telles ambitions. Où le bât blesse, ce sont les joueurs que tu vas prendre pour faire remonter le club immédiatement. Disons que le recrutement ne collait pas avec la communication et l’ambition affichée. Je ne vais pas citer de joueurs en particulier mais, pour moi, nous étions une bonne équipe de Challenge League. Mais pas non plus une grande équipe de Super League. Je maintiens ce que j’ai déjà dit. Tu prends l’équipe actuelle, en enlevant Turkes et l’avènement de Zeqiri, et bien que d’autres joueurs aient progressé entre-temps, elle ne change au final pas tant que ça. Elle est simplement très dépendante de ses 2 joyaux devant. Sans oublier la belle progression de joueurs comme Noah Loosli. Si l’on se remémore son arrivée au club, c’était compliqué pour lui. Alors que maintenant c’est devenu un cadre de l’équipe et un super joueur.
Pendant que Servette engageait Alain Geiger, le LS misait sur Contini. Sur le papier, beaucoup pensaient que les Genevois s’étaient plantés et que nous nous avions l’entraîneur idéal pour remonter en Super League. De plus, hormis Steve Rouiller en provenance de Lugano, Servette n’a pas fait de folies durant son mercato. Discrets mais efficaces. Est-ce que la stratégie servetienne était la bonne ?
Disons qu’eux ont profité du fait que le LS ait affiché autant d’ambition. Dans la communication externe, ils n’allaient pas se mettre en danger bien qu’en interne, ils avaient sans doute des ambitions toutes aussi importantes que les nôtres. Leur effectif a été constitué de manière différente. C’était une équipe assez expérimentée pour la ligue. Il y a peu de jeunes joueurs qui jouaient. C’est à vérifier mais il me semblait qu’ils avaient beaucoup de joueurs qui connaissaient la Suisse ou qui s’y étaient habitués depuis plusieurs années. Stevanovic, Sauthier, Routis et Iapichino, ce sont des joueurs qui connaissent notre pays et son football. C’est un recrutement qui a porté ses fruits.
Servette était donc plus mûr ?
Intrinsèquement, oui. Il avait digéré le championnat de Challenge League qui est compliqué. Alors que nous nous sommes allés chercher des bons joueurs. Ce n’était pas tous des phénomènes mais ça reste des bons joueurs. Par contre, le risque que comporte le recrutement de joueurs à l’étranger, c’est l’acclimatation. Il faut être prêt à aller jouer à Rapperswil devant 250 spectateurs. Mentalement, c’est compliqué. Tu n’as pas l’impression d’être pro lorsque tu joues ce genre de matchs. Il faut donc emmagasiner cette expérience. Toutefois, on a toujours tendance à cracher sur le niveau de Challenge League. Mais le niveau de ce championnat n’est de loin pas mauvais. Par exemple, si l’on mettait ces mêmes matchs de Challenge League mais dans des stades remplis de 30’000 personnes, le niveau peut directement sembler meilleur. Visuellement, les à-côtés font que… Prenons Rappi et son stade, à certains endroits il n’y avait même pas de tribune.
En gros, ce sont des matchs de coupe à chaque fois ?
Oui, c’est exactement cela. A nouveau, ton jugement est biaisé alors qu’en comparant à ce qu’il se passe dans d’autres pays (hors grands championnats), le championnat de Challenge League n’a pas à rougir.
À propos d’INEOS et de la nouvelle dimension du club, est-ce facile pour un club à la renommée locale et sans véritable star d’accueillir et d’intégrer un joueur tel que Enzo Zidane (au vu de l’expérience, la réputation, le « fils de »). Ne risque-t-il pas de créer, malgré lui, un déséquilibre dans l’équipe ?
Intégrer des nouveaux joueurs était un rôle qui me tenait particulièrement à cœur lorsque j’évoluais à Lausanne. C’est aussi pour cela que de ne pas être prolongé par le LS a été une vraie désillusion car je m’investissais aussi bien sûr qu’en dehors du terrain. Nous étions plusieurs, dont Alex Pasche, à endosser ce rôle dans le but de créer un vrai groupe, le cimenter. C’est peut-être pour cela que je suis tombé d’aussi haut. J’avais vraiment mis mon énergie au sein du vestiaire. J’étais fier de jouer pour ce club. Fier d’avoir un rôle important dans le vestiaire. Mais bref. Pour revenir à votre question, je dirais simplement qu’on a accueilli Enzo comme un autre joueur. Ce mec, c’est vraiment une crème. Il est arrivé de manière super humble et très sympathique. Bien entendu, ses performances ont été décevantes. Par contre, lui, c’est vraiment le contraire de la vedette. Il n’a aucune allure de star, rien de cela. C’est un mec connu, oui. Il ressemble à son père et parle comme lui. Mais dans la famille, tu vois que ce sont des gens bien éduqués et respectueux. Il s’est tout de suite fondu dans la masse. Il ne parlait pas forcément beaucoup. Par contre, il rigolait volontiers et avait toujours un mot gentil pour chacun de nous. Vraiment, il ne faisait pas de bruit, pas de vagues. Un mec comme Enzo est très facile à intégrer. C’est pratiquement le mec le plus respectueux que j’ai pu croiser dans le foot. Il ne crachait sur personne, ni sur les conditions. Il respectait tout le monde et même s’il recevait un mauvais ballon, il ne se plaignait jamais. Franchement, au niveau de l’attitude, c’est une très grande personne. De l’extérieur, avec un salaire conséquent et au vu de ses performances, beaucoup n’ont peut-être pas compris. Le rendu sur le terrain n’était, il faut le dire, pas à la hauteur des attentes. Mais dans le vestiaire et au niveau du groupe, je me répète, nous ne pouvions rien lui reprocher.
Notre question sur l’intégration d’Enzo est vraiment liée à cette « arrogance » qu’il semblait dégager sur le terrain. Était-ce c’était vraiment le cas ?
Non, pas du tout. C’est quelqu’un de très timide qui a toujours dû se protéger. Pour vous donner un exemple, lorsqu’ils partent en vacances en famille, en gros, soit ils vont sur leur bateau en méditerranée soit ils vont à Dubaï pour être tranquilles. Un mec comme ça ne peut malheureusement pas aller en vacances n’importe où. Par exemple, il me racontait que dès qu’il sortait, il mettait lunettes de soleil et casquette. Il est obligé de se forger cette carapace. On ne se rend pas compte. A ce propos, j’ai une anecdote marquante. Nous étions en camp d’entraînement en Espagne. Il venait d’arriver dans l’équipe. Comme je le disais avant, Alex Pasche et moi on essayait de faire un maximum pour l’intégration des nouveaux. Enzo aimait bien être avec nous, il rigolait bien. Lors d’un après-midi de libre, on décide d’aller faire quelque chose pour bouger un peu et ne pas rester à l’hôtel. On propose donc à Enzo d’aller se balader dans un centre commercial et boire un café. Je ne veux pas dire qu’on était dans le trou du cul du monde mais on parle d’un centre commercial perdu entre deux autoroutes vers Cadiz. Et là, le mec, toutes les deux minutes, il devait prendre une photo avec des passants. Je pense qu’en 2h de temps, Enzo a dû faire entre 20 et 30 photos et signer 50 autographes. C’est hallucinant. Nous nous retournions tout le temps pour vérifier s’il était toujours là. Et non, il était toujours derrière nous à signer des autographes ! C’est dans ces moments que nous nous rendions compte de la dimension du mec.
Pour revenir à la période que nous traversons toutes et tous, on sait que la Swiss Football League a dans un premier temps refusé une réforme du championnat à 12 équipes pour la saison 2020-2021. Etant donné que tu as étudié ce vaste sujet au travers de ton Mémoire de Master, peux-tu nous donner ton avis sur la question ?
Oui, j’ai un peu étudié la question [rires] mais je ne vais rien révolutionner et ni vous apprendre quoi que ce soit. A titre personnel, le premier problème que je constate c’est que la SFL a proposé une solution alibi et ce en raison de la pandémie. Alibi dans le sens où oui, ils ont proposé un élargissement mais avec la mauvaise formule et les clubs devaient répondre dans un très court délai. Ces mêmes clubs n’avaient que très peu de temps devant eux pour étudier la question. J’ai tout de même l’impression que la SFL s’est dit « on vous a proposé quelque chose mais comme vous avez refusé, laissez-nous tranquille pour quelques années et on en reparlera plus tard » tout en sachant pertinemment que les clubs allaient refuser car la formule écossaise possède son lot de contrariétés. Tout ça me laisse penser qu’ils ont entrepris cette démarche pour faire plaisir aux clubs tout en sachant que ces derniers n’avaient pas forcément une vision à long terme et la possibilité de pouvoir étudier la proposition avec suffisamment de recul.
Tu es favorable à un élargissement à 12 équipes ?
Pour moi, il faut passer à 12 équipes car la formule actuelle est quelque peu obsolète. Cela fait un certain temps que l’on joue 4 fois contre les mêmes clubs chaque saison. Alors oui, bien sûr, il y a des incertitudes quant aux places européennes mais c’est normal quand on a si peu d’équipes et pas de ventre mou. Concernant les premières places, on a toujours les mêmes clubs qui sont couronnés et cela enlève tout suspens. Si je ne dis pas de bêtises, depuis la création de la Swiss Football League en 2003, seuls Bâle, Zurich et YB ont gagné le championnat. Donc, selon moi, il faut amener quelque chose de nouveau. On parlait de formule écossaise avec play-off et play-out et cela se fait beaucoup, notamment en Belgique. Le problème en Suisse c’est que nous sommes un petit pays avec des ressources dans le sport qui sont limitées. Sans oublier que cette même Belgique, contrairement à nous, est beaucoup plus urbaine et compte davantage de grandes villes que par chez nous. Et qui dit grande ville dit tissu économique et donc possibilités commerciales ! Donc passer à 12, oui, mais il n’existe pas de formule parfaite. Chaque version possède ses avantages et ses inconvénients.
Peux-tu brièvement en détailler quelques-uns ?
Concernant les inconvénients, je vais tirer un parallèle avec nos voisins autrichiens. Leur première division recense 12 équipes pour seulement 32 matchs de championnat par saison. D’un point de vue financier, cela génère indéniablement moins de revenus (billetterie, buvettes, merchandising, etc.) et la part du gâteau relative aux droits TV se voit divisée par 12 et pas par 10. Concernant le volet sportif, le manque de matchs peut s’avérer pénalisant pour certaines équipes lorsqu’elles se retrouvent sur la scène européenne face à des clubs qui ont davantage de minutes de jeu dans les jambes. En termes d’avantages, avoir plus d’équipes rime avec plus de sécurité tant sportive que financière en termes de planification. Sportive dans le sens où un ventre mou peut apparaître avec pour conséquence un creux entre les places européennes et le bas du tableau. Ceci permettrait donc à certains clubs de s’établit en Super League et d’avoir ainsi moins de risque de faire l’ascenseur comme c’est le cas actuellement. Et de facto, les clubs peuvent avoir une vision à plus long terme et se stabiliser financièrement.
Vous en voulez encore ? Jérémy se prête au jeu des questions décalées lors de la seconde partie de cette interview. Prenez votre mal en patience, on revient vite !
By Védouble et Pierre Eggli.
